Interview de (très) jeunes lecteurs de 1964, autour de ce nouveau concept : le livre de poche, qui a alors à peu de choses près le même âge que ce jeune garçon.
Ce qui suit est un mix de citations tirées des questions/réponse et de commentaires perso.D’abord, un garçon de 11 ans qui, après avoir expliqué qu’il avait récemment commencé à s’améliorer en grammaire et en orthographe, et aussi que son père l’avait gentiment embobiné pour lui faire lire un 1er livre dans la bibliothèque rose et que, depuis, ils les avaient tous lus :
— (La journaliste, après lui avoir demandé les auteurs pour adultes qu’il aimerait lire un jour (La Fontaine, Victor Hugo)) : Et tu as déjà lu des auteurs pour adultes ?— Oui (…) Charles Péguy (…) on a lu deux poésies en classe, ça m’a intéressé mais c’est encore un peu dur pour moi (sourire). — (…) a une certaine époque je préférais la télévision mais maintenant je préfère les livres.— Pourquoi ?— (…) dans les livres, j’imagine dans ma tête ce que je lis et je trouve que ça me complète plus. Y a plus de détails.
(cette dernière remarque est tellement essentielle : lire ce n’est pas de la consommation passive de contenu. Ce n’est pas la tv ou TikTok. C’est participer, avec l’aide de l’auteur, et construire son propre imaginaire, qui est unique. Et en prime il n'y a aucune coupure de pub, quand on lit)
D’autres, plus âgés, sont également interrogés. Ici, une jeune fille de 12 ou 13 ans :
— Vous vous privez d’acheter autre chose pour acheter un livre ?— Je ne pense pas qu’il y ait autre chose qui me fasse autant plaisir que d’acheter un livre.
Un autre jeune garçon, de 12 ou 13 ans lui aussi j’imagine :
— Vous achetez des livres surtout depuis que les livres de poche existent ?— Oui, je crois. Parce que, vraiment, c’est un prix modique (…)
(c’est hélas de moins en moins vrai, sauf chez une poignée d’éditeurs qui persistent à donner au livre de poche ce rôle d’objet imprimé à pas cher qui sert de révolutionnaire porte d’entrée dans le monde la lecture. J’ai pas loin de 60 ans, ma bibliothèque est bien fournie de livres ‘coûteux’ mais quand j’avais l’âge de ces enfants, quand je ne piquais les beaux livres de la bibliothèque de mon paternel, je ne lisais que des livres de poche que je pouvais facilement me payer avec mon argent de poche ou que mes parents n’hésitaient pas à m’offrir vu leur prix très modeste).
Autre plaisante surprise, entendre certains de ces jeunes expliquer qu’ils n’ont pas peur de ne pas terminer un livre qu’ils n’aiment pas. C’est tellement essentiel de ne pas moraliser l’acte d’ouvrir (et de refermer avant sa fin) un livre.
— … ‘La porte étroite’ de Gide, autant j’ai aimé la symphonie pastorale, mais là La porte étroite ne m’a pas plus du tout (et je ne l’ai pas terminé).
Ce qui me touche, plus fort que je vais l’admettre publiquement, c’est autant leur facilité à exprimer des idées nuancées que de ressentir leur joie toute simple de pouvoir lire des livres. Comme cette autre jeune fille, plus timide que les autres et qui à un moment, avec un superbe sourire de tout son visage dont je suis certain qu’il rougit, s’écrie :
— Ah pour moi, les livres, ben, c’est extraordinaire !
Une autre, plus loin dans le reportage, âgée de 18 ans, explique comment elle décide de ce qu’elle lit :
— Il y a des modes au lycée, à un moment tout le monde lit du Paul Eluard, une période où tout le monde lit Sartre. (…) Très influencée quand je l’ai lu par Stendhal, par Le petit Prince, heu… j’ai été influencée par Shakespeare. Beaucoup aimé Shakespeare. Et puis Sartre, Camus et aussi, à côté, le théâtre d’Anouilh.
Je me demande quels influenceurs elle Likerait sur TikTok et X, cette jeune fille de 18 ans qui, en 1964, lisait ces vieilleries sans intérêt que sont Sartre et Eluard, et qui aimait Shakespeare ? Sérieux, c’est merveilleux, Shakespeare comme Eluard. Et si je ne suis personnellement pas un admirateur éperdu de Sartre, ça reste une erreur de ne pas le lire.
Je me demande aussi ce que les enfants de 11 ans lisent en classe, de nos jours ? Je suppose que Péguy n’est pas resté au programme ? Il n’est certainement pas le plus facile à aborder, poésie comme prose, son style à de quoi désarçonner même des lecteurs chevronnés, mais c’est dommage de ne pas persévérer car, une fois qu’on arrive à comprendre comment le rythme est au cœur de son écriture (ben oui, c’est un poète), en plus de rencontrer au auteur captivant, on découvre une rare intégrité et honnêteté intellectuelle (si pas du génie) ; un militant socialiste et un ardent catholique aussi qui, par son refus de toute compromission, se fâchera avec ces deux groupes de population et se retrouvera encore un peu plus en marge ; un pacifiste convaincu et sincèrement ouvert au monde qui, tout en même temps, se trouve être un Français très amoureux de la France et qui sera tué au front en 1914 à la tête de son peloton d’hommes… Bref, on lit quoi, à 11 ans en classe, en 2026 ?
Retour au reportage et à ces jeunes gens :
— (à une des jeunes filles de 18 ans) Est-ce que vous pourriez me donner une définition de la lecture ?— (après une petite pause méditative) Oh, il y a quelque chose de très simple. Moi, je trouve que la lecture c’est le moyen de se chercher et de se trouver.— Et vous vous êtes trouvée en lisant ?— (grand sourire) Pas encore. (re-grand sourire)
Bref. Un rappel doux-amer que jusqu’il n’y a pas si longtemps encore, en France on ne voyait pas de difficulté à faire les lire les jeunes. Et pas leur faire lire des versions abrégées et stérilisées des textes classiques, dont chaque mot ou presque se doit à présent d’être accompagné d’un commentaire critique, quand il n’est pas carrément réécris à l’aide d’un vocabulaire simplifié, pour s’assurer que ce pauvre jeune lecteur n’ai aucun — disclaimer : suis un mot qui peut choquer — effort mental à fournir.
Le rappel, aussi, que cette lecture toute brute (et exigeante) ne semblait pas traumatiser ces jeunes lecteurs. Bien au contraire. Ils en redemandent.
Si ça n’était pas clair en lisant mon long commentaire, je pense que ce reportage de 24 minutes mérite d’être regardé. Y compris le court morceau qui est consacré à un auteur/prof de français qui explique comment il tente de donner le goût de lire aux enfants… et dont les conseils de lecture feraient très certainement hurler au scandale bien du monde aujourd’hui. Et ce n’est pas à prendre pour un compliment pour ce monde qui préfère les hurlements outrés à la lecture.